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Témoignages: Mme Bassie a"h Azimov
Magazine - Calendrier
Dimanche, 20 Octobre 2013 20:29
Source: "La Maison Juive"


Accueillir, c'est éduquer

Par Hirshel Tzig

 

Madame Bassie Azimov a quitté ce monde à Paris à l'âge de soixante-sept ans. Elle était la fille du 'hassid Reb Bentsion Shemtov de Londres et l'épouse de Reb Shmuel Azimov, chalia'h à Paris.

 

Son mari et elle on vu une formidable « révolution » du Judaïsme à Paris qui continue jusqu'à ce jour. Ce qui a été accompli à Paris ne l'a été nulle part ailleurs dans le monde. Des centaines et des centaines, voire des milliers, de familles mènent désormais une vie entière de Torah. C'est déjà la troisième génération.

 

L'amour et le respect, voire la révérence, que les gens qui sont entrés en contact avec eux leur témoignent, sont des plus impressionnants. Tous leurs mouchpairn (ceux qui bénéficient de leur influence) et leurs mekouravim (ceux qui ont été rapprochés) sont comme leurs propres enfants et à la levaya, ils pleuraient comme si leur propre mère était partie.

 

Ils ne demandaient pas le respect : c'est leur travail et leurs accomplissements qui le demandent pour eux. Eux-mêmes ne demandaient rien. Et quand vous aviez appris qu'elle venait de quitter ce monde, vous ne pouviez qu'être attristés parce que vous saviez que personne ne pourrait la remplacer. (...)

 

Par un après-midi du mois d'août, un jeune homme perturbé sonna à la porte de Madame Bassie Azimov. Il l'avait rencontrée deux ans plus tôt à New York, mais comme les choses avaient changé depuis ! Ils étaient cousins mais il ne se rappelait plus comment. (Lire la suite)

 

Il fréquentait des gens peu recommandables mais s'était finalement frayé un chemin vers le 28 rue des Vinaigriers.

« Qui êtes-vous ? cria -une voix de la fenêtre du deuxième étage

- Ar i Brisk, fut la réponse.

- Qui êtes-vous ? demanda-t-elle encore en le regardant. Que t'est-il arrivé ? »

Deux minutes plus tard, elle ouvrait la porte, lui faisant des reproches, tout en l'invitant à monter.

Rav Azimov était au téléphone mais les mots qui le poussaient à réfléchir ne s'interrompirent pas. Et laissant Ani incrédule, elle sortit tous ses habits du sac à dos sale, les mit à laver et lui cuisina un repas de roi, tout cela avec des paroles sévères, adoucies par l'odeur des shnitzels.

 

Les choses tournèrent bien pour lui. Et des années plus tard, il se rappelait de ce paradoxe, cela resta avec lui.

Il n'est pas le seul. Il y en a des centaines, peut-être plus.

 

La révolution juive à Paris qu'elle lança avec son mari est, pour un œil extérieur, étonnante. Et pourtant, cela s'explique. Elle a mené sa vie, non à l'ombre de ce que son père, l'inimitable 'hassid Reb Bentsion Shemtov, avait traversé, mais comme l'incarnation du messirout néfèch (don de soi) dans la mission du Rabbi, avec de la dignité à chaque instant.

 

Son histoire favorite concernant le Madame Haya Mouchka (la femme du Rabbi) était celle de la longue marche, à travers Paris, « dans le froid hiver » sur lequel elle insistait, décrivant la longue randonnée en quête de lait et de beurre pour le Rabbi, dans le Paris d'avant-guerre.

 

Depuis l'aube jusqu'à une heure du matin, chaque jour, elle enseignait, officiait comme directrice d'école, guidait les couples, suggérait des chiddou'him (rencontres en vue du mariage), cuisinait, et tout cela pendant qu'elle étudiait la hassidout, tous les jours, des Si'hot (discours du Rabbi), les unes après les autres. Bien avant la fièvre de la lecture des Igrot (lettres du Rabbi), elle cherchait la solution aux problèmes dans une Si'ha : « la Si'ha apporte toujours une solution ». Leur maison était simplement un sanctuaire pour la lumière de la hassidout du Rabbi et cette luminescence en a éclairé de nombreux.

 

J'ai souvent mangé chez eux, il y a longtemps, et je lui ai toujours porté une grande estime, mais sa lumière en tant que 'hassid était au-delà de la grandeur. Sa famille et tous ceux, nombreux, qui l'ont connue le voient maintenant...

Je dirais que c'était son bitoul (abnégation) total au Rabbi qui lui a permis de se mettre à la portée d'autrui et de les toucher, laissant la hassidout couler en elle car rien d'autre n'existait. Elle me disait que ce n'était pas grâce à elle mais que son mari et elle ne faisaient que « récolter » ce que le Rabbi et la Rebbetsen avaient labouré et semé.

 

Elle se référait au Rabbi comme à « dem Rebben » et non « der Rebbe » (ndt : « der Rebbe » signifie « le Rabbi », « dem Rebben » marque une proximité et une appartenance absolues), impliquant l'appartenance d'un 'hassid au Rabbi. Le Rabbi faisait partie de l'univers familier et toujours présent mais ce qui était le plus important étaient les injonctions du Rabbi.

J'étais un jour à leur table de Chabbat, alors qu'une invitée, nouvellement familiarisée au Judaïsme traditionnel, commença à poser des questions à propos du féminisme et du Judaïsme. Bassie l'interrompit par une très longue et vigoureuse tirade sur le statut des femmes d'aujourd'hui, à la lumière de la promiscuité dans la culture moderne... A mon étonnement, cette femme devint, en quelques mois, une véritable baalat techouvah (elle fit un retour véritable au Judaïsme).

 

 

 

Une rencontre

Sylvie Safar
Professeur d'histoire- géographie

 

Chaque rencontre a un impact sur nous mais je peux, sans le moindre doute, dire que ma rencontre avec Bassie Azimov a été pour moi la rencontre la plus bouleversante de mon existence.

Nous nous étions rendus au séminaire d'été, à l'Alpe d'Huez, pour faire plaisir à nos enfants.

Rabbi de la façon la plus héroïque, et tout cela avec une maladie qui menaçait sa vie et la mina pendant des années. L'implication du Rabbi durant sa maladie éprouvante se traduisit par des mises à jour et des conseils quotidiens. Pendant des années, elle mangea du beurre et me relata qu'alors qu'elle avait du mal à digérer les aliments, le Rabbi lui avait recommandé de consommer du beurre et que cela avait été, les années suivantes, le seul aliment qu'elle pût digérer.

Bassie ne fit pas, à un seul moment, de compromis. Peut-être est-ce là que réside le secret : la façon dont on est imprégné de cet esprit si particulier d'être un 'hassid infini de « dem Rebbe ».

 

A cette époque, je ne connaissais pratiquement rien du Judaïsme.

J'étais assise avec un livre en hébreu fermé, posé sur mes genoux. Bassie s'est approchée de moi, avec un sourire d'une immense douceur et m'a demandé pourquoi je ne faisais rien.

J'ai du lui avouer que je ne savais pas lire. Quelques instants plus tard, elle est revenue avec un livre et a commencé à m'apprendre à lire.

Chaque lettre qu'elle me fit découvrir prit immédiatement un sens des plus profonds.

Elle commença par le Aleph.

Elle me fit remarquer comment deux Youd y étaient réliés par un trait et m'expliqua que le Youd supérieur représentait D.ieu et le Youd inférieur, le Juif et que ce qui les reliait était la Torah, le Youd étant présent dans chaque lettre.

Mes yeux s'écarquillaient devant la beauté de ses enseignements. Chaque mot résonnait en moi et me donnait un immense appétit de savoirs.

Elle m'a montré comment une femme juive pouvait se grandir en étudiant la Torah. Je n'étais déjà plus une femme quelconque mais elle m'avait élevée au rang de princesse d'Israël.

En quelques secondes, elle m'avait remise sur pieds.

Elle m'a expliqué que je possédais l'essentiel qui consistait en ce désir de connaissances.

Elle m'a dit regretter que certaines femmes, pensant en savoir suffisamment, ne participaient pas aux cours du mardi soir. Elle considérait ces cours comme essentiels car la Torah étant infinie, chacun se doit d'y puiser en permanence.

Lorsque j'ai pu assister à ces cours, j'ai remarqué qu'elle posait des questions afin de toujours rappeler à chacun qu'un Juif ne doit jamais s'installer dans une sorte de confort intellectuel.

L'étude doit toujours comporter un questionnement car c'est cette dynamique qui nous est nécessaire pour avancer dans la joie, au lieu de s'enliser dans un quotidien toujours plus pesant.

Chaque fois que j'ai pu la voir, elle s'est toujours montrée d'une disponibilité extraordinaire, en prenant des nouvelles de chacun. Près d'elle, on ne pouvait qu'être vrai.

Sincère, droite, juste et profondément bonne, cette magnifique femme, dotée d'un grand humour, m'a communiqué une joie profonde qui m'a permis d'évoluer.

Chaque jour, je remercie le Maître du monde de l'avoir mise sur mon chemin.

Je n'avais pas seulement rencontré une femme magnifique. Grâce à elle et grâce à l'étude de la Torah et à la pratique des mitsvot, j'allais désormais pouvoir aller à la rencontre de moi-même.

 

 

Tout juste là, au coin de la rue

Quand je l'ai appelé pour qu'il m'accorde un rendez-vous et qu'il a connu l'objet de ma requête, c'est immédiatement et avec une grande gentillesse qu'il m'a répondu : « Si c'est pour parler de Madame Azimov, venez quand vous voulez, entre quinze heures et quinze heures trente ! »

Et c'est ainsi que je me suis rendue « tout juste là, au coin de la rue (Petit) ».

Il préférait rester anonyme mais quand je lui ai dit que, forcément, on le reconnaîtrait, il a quand même accepté de parler, la cause en valant la peine.

A notre conversation s'est joint, un peu plus tard, Lévi dont le témoignage est également très émouvant.

Nous avons parlé à bâtons rompus.

« Pendant dix, onze ans, elle est venue ici, environ trois à quatre fois par semaine.

Au début, je me demandais quel plaisir elle pouvait trouver, ici, au milieu de jeunes gens qui parlaient de tout et de rien. Son mari, Rav Moulé, lui avait même demandé : « Mais que fais-tu dans ce « Chez Akol » ?

Je crois tout simplement qu'elle trouvait ici un moment de détente. »

Par la suite, il montrera par ses propres propos qu'elle faisait, « tout juste là,

au coin de la rue », bien plus que de se détendre !

« Nous, on la considérait avec beaucoup de respect, un peu comme notre grand-mère. Elle rigolait beaucoup et elle nous titillait tout le temps. Par exemple mes amis, dès qu'ils la voyaient, s'ils n'avaient pas de kippah, empruntaient vite celle de leur camarade et lui montraient : « vous avez vu, Madame Azimov, j'ai la kippah ! »

En fait, ils la « cherchaient » pour recevoir une leçon.

Je leur ai dit : « Mais vous savez qui elle est ? C'est la femme de Rav Azimov ! Lui, pour le voir, on doit attendre des mois ! »

Mais elle, elle était là, si proche de nous, si simple, à discuter comme ça avec mes amis !

Pas de prétention ! Et quand on connaît sa grandeur ! »

Au téléphone, il m'avait dit: « elle est liée à mon histoire » et j'ai bien vite compris.

« Cela remonte à il y a environ trois ans.

J'étais marié depuis cinq ans et nous n'avions toujours pas d'enfant.

Un jour, elle vient manger à midi, comme tous les jours. Elle règle sa note et s'en va. Au bout de quelques instants, elle revient:

« Demain, je pars chez le Rabbi pour Guimel Tamouz (date de la Hiloula du Rabbi). Vous ne voulez pas me donner une lettre ? »

J'ai, bien sûr, été d'accord.

« Permettez-vous que mon mari la lise sur le Ohel du Rabbi ?

-Bien sûr ! C'est un honneur pour moi ! »

Le lendemain, je reçois un appel téléphonique de Rav Azimov, de New York !

Je suis extrêmement bouleversé. En fait, il me demande les noms hébreux de ma femme et de moi même.

Peu de temps après, nous attendons un bébé.

Il naîtra le 26 mars 2010, en date hébraïque : Youd Aleph Nissan !!! (date de l'anniversaire du Rabbi).

Je prends une semaine de congés, à l'occasion de la naissance de mon fils. Puis le magasin est fermé pendant Pessa'h.

Et je ne la revois qu'au bout de deux semaines, le lundi suivant.

Elle me demande quand le bébé est né mais je sais qu'avant même que je lui donne sa date de naissance, elle la connaît !

Et ses yeux sont brillants, ils resplendissent, au bord des larmes :

« Sachez que le Rabbi n'oublie personne ! »

J'ai ressenti beaucoup d'émotion, beaucoup de rapprochement pour ce qu'elle représente.

Cette Bra'hah est montée pour de bon ! »

Ses souvenirs sont remontés en lui.

« Un vendredi, je remontais en voiture la rue de Belleville et je l'ai vue elle-aussi montant la rue, mais à pieds. Je me suis dit ; « c'est une dame âgée, elle peine à monter la rue, peut-être devrais-je lui proposer de la conduire ! Mais ça ne se fait pas ! C'est l'épouse d'un Rav, ce n'est peut-être pas correct. » Et finalement, je ne le lui ai pas proposé. Mais quand je suis arrivé chez moi, j'habitais alors la rue Pradier, j'ai été pris de remords et j'ai exprimé mes regrets à ma femme.

Le lundi suivant, quand elle est venue au magasin, je me suis excusé et lui ai avoué que je n'avais pas osé. Elle m'a alors répondu avec humour :

« Vous n'avez pas osé me demander de monter avec vous, mais vous avez osé me laisser monter toute seule ! »

Un jour, elle est venue avec une dame. Cette dernière m'a dit : « Madame Azimov voudrait un café crème et un « Pitiviers » (elle aimait manger un tout petit bout du coin de ce gâteau). »

Je me suis tourné vers Madame Azimov et je lui ai dit :

« Vous ne me demandez plus, à moi ?

-Je me suis pris un interprète », a-t-elle répondu.

Tout ça pour donner à la dame le plaisir de parler pour elle ! »

Lévy, un tout jeune homme intervient alors.

« J'ai été hospitalisé, il y a longtemps, pour une opération. Elle a transmis à ma mère deux pots de beurre de ca-cahuètes avec ce message : « Ca va te remonter ».

J'en ai gardé un pot, il est toujours dans le réfrigérateur. Ca m'a marqué. C'est un souvenir pour toujours !

Et Monsieur ... d'enchaîner:

« Dans mon établissement, il y a les plats à emporter et les plats à consom-mer sur place qui sont plus cher.

Elle m'a demandé : « si les filles veulent acheter des plats à emporter, faîtes-les manger sur place, je ne veux pas qu'elles mangent dans la rue. Je paierai la différence !

(Il ne le lui a jamais demandé).

Les filles étaient ses filles.

Elle voulait leur bien. Elle ne voulait pas qu'elles entrent dans l'engrenage d'aujourd'hui. Elle voulait leur sécurité.

La jeunesse juive aujourd'hui va dans tout et n'importe quoi. Elle se battait pour cette jeunesse.

Lévi à nouveau :

« Ma mère allait au cours tous les mardis soirs. Et chaque fois, elle lui

demandait : « Comment va Lévi ?»

Je sais que c'était sérieux, sincère.

Il n'y a pas de mots pour exprimer ce que j'ai ressenti à l'annonce... Ca a été le grand choc.

Il n'y a pas un jour où je passe ici et ne pense à elle.

Comment a-t-elle pu partir ? ».

Monsieur ... « Elle avait beaucoup de dignité ».

Un jour, un monsieur a passé sa commande : « la même chose que Madame Azimov ». Et moi, je me suis trompé dans les comptes et j'ai mis le plat de Madame Azimov sur le compte du monsieur. Il est parti. Quand Madame Azimov a voulu régler sa note, je lui ai dit que cela avait été payé par le monsieur. Elle a refusé et m'a payé....

Rav Moulé n'est jamais venu dans le magasin. Parfois, il venait la chercher en voiture et il l'attendait. Mais jamais il n'est entré.

Un mois avant qu'elle ne parte, ils sont venus tous les deux. Elle a commandé un café-crème et lui un Perrier. On a discuté ensemble et puis ses petites filles sont arrivées. Elles ont dit à leur grand-père : « Zeydy, tu t'es perdu ?»

Il a ri ! Elle nous manque. C'est clair. » Elle nous manque « tout juste là, au coin de la rue. »

 
 

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