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Par Gérard Touaty
Nous savons, pour l’avoir expliqué à de nombreuses reprises, qu’il existe différents niveaux d’interprétation du texte biblique, chacun d’entre eux s’adressant à un niveau de compréhension bien précis. Ainsi, un jeune enfant comprendra un verset dans le sens le plus littéral alors qu’un érudit pourra aussi y trouver une dimension morale, ésotérique ou philosophique. Mais cette diversité ne doit pas nous faire oublier qu’une profonde unité animera tous ces niveaux. En d’autres termes, ces différentes approches avanceront dans la même direction.
C’est avec le premier verset de notre paracha que nous illustrerons ces principes. La parachath Ki Tétsé débute par ces mots : « Quand tu sortiras en guerre contre tes ennemis, D.ieu te les livreras et tu feras des prisonniers ». La première approche de ce verset est à comprendre le plus simplement possible : il s’agit ici d’une guerre que le peuple juif doit mener contre ses ennemis. Mais d’entrée de jeu, Rachi (1) nous donne une première indication essentielle : la guerre dont il est question ici est une guerre facultative à la différence des guerres obligatoires ordonnées par la Thora. De prime abord, que peut nous apporter cette précision ? Elle ouvre en fait un débat d’ordre moral des plus importants. Mais pour le comprendre, il faut lire ce texte au second degré.
La raison d’être de la création
Pour nos Maîtres, la guerre évoquée par notre texte n’est pas celle qui oppose les soldats de deux armées. C’est une guerre permanente et plus difficile car elle se déroule au sein même de l’individu : c’est celle que l’homme mène contre ses passions qui sont les ennemis dont parle le texte. Tout au long de son existence l’homme est confronté aux forces de son mauvais penchant qui le poussent à se mettre en colère, à convoiter le bien de son prochain, à s’élever au dessus de lui pour le dominer ou l’humilier, etc. Ce rapport de forces est voulu par le Créateur qui ne désire qu’une seule chose : que l’homme puisse vaincre ces tendances négatives. Mais dès lors se pose un problème. Si cette guerre est inscrite dans le projet de la création comme une nécessité incontournable, comment Rachi peut-il la qualifier de « facultative » ? Anéantir le flot dévastateur de ses passions n’est pas qu’une option du judaïsme, c’est toute la raison d’être de la création de l’homme !
Un apport de lumière
Pour comprendre cette contradiction, il nous faut au préalable rappeler qu’il existe deux approches dans la confrontation avec nos pulsions négatives. La première consiste à « casser » le mauvais penchant en lui infligeant toutes sortes de contraintes qui auront pour effet d’atténuer la force de ses mauvaises pulsions. En s’imposant des jeûnes ou d’autres sortes de privation d’ordre matériel, on arrive peu à peu à réduire l’élan du mauvais penchant. Ce rapport est qualifié de guerre avec le Mal. A notre époque, ce rapport de force est déconseillé par nos Maîtres de la ’Hassidouth, depuis le Baal Chem Tov, car la génération est trop fragile pour s’y conformer. Les hommes de l’époque talmudique avaient la force de s’imposer des jeûnes et des privations qui parvenaient à les éloigner du Mal. Aujourd’hui ce n’est plus le cas : la moindre entorse à notre mode de vie (2) nous affaiblit considérablement, réduisant dans le même temps notre désir d’étudier la Thora. Or cette étude est la colonne vertébrale du judaïsme. Si on l’affaiblit quel est alors l’intérêt d’un jeûne ? La seconde approche consiste à apporter de la lumière dans le monde : en multipliant les bonnes actions et l’étude de la Thora, on repousse naturellement l’obscurité sans avoir besoin de l’affronter. A l’exemple d’un individu assiégé par de mauvaises pensées qui, pour s’en débarrasser, cherchera à aider un Juif dans la détresse ou prendra un livre pour y concentrer son esprit.
Une question cruciale
On peut comprendre à présent la remarque lumineuse de Rachi qui donne à la première approche le caractère de guerre facultative. Rachi ne veut pas dire que la lutte contre le mauvais penchant n’est pas une obligation. Il veut seulement nous dire que la méthode « guerre » n’est que facultative car elle n’est pas la seule : il sous entend que l’on peut aussi lutter contre le Mal en apportant de la lumière. Et naturellement le Mal s’éloignera. Cette dernière option est, sans conteste, celle de notre génération qui verra très prochainement la venue du Machia’h (le Messie). Pour la précipiter, D.ieu ne nous demande pas de nous éloigner du monde matériel (par le jeûne ou les privations). Il n’attend de nous qu’un apport de lumière pour précisément sanctifier ce monde matériel. Ce qui va d’ailleurs dans le sens de la question (3) que les élèves de Rabbi Elazar posèrent à leur Maître : « Que faut-il faire pour échapper aux douleurs de l’enfantement du Machia’h ? ». Ce à quoi Rabbi Elazar répondit : « Que l’on s’adonne à l’étude de la Thora et que l’on pratique la bonté envers autrui ». Aujourd’hui, toutefois, cette lumière doit prendre une proportion bien plus importante que celle proposée par Rabbi Elazar. Quelle en est la teneur ? Elle apparaît, en allusion, dans le nom de la paracha, Ki tétsé (quand tu sortiras) : cette lumière ne doit pas s’arrêter aux limites de notre famille ou de nos amis. On doit littéralement sortir de notre environnement et investir le monde pour le préparer à la délivrance finale.
Notes
(1) Rachi est le plus important commentateur de la Thora (2) Par le jeûne ou par une quelconque privation (3) Rapportée dans le Talmud au traité Sanhédrine p.98b
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