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Le récit de la semaine : c’est ainsi que je devins professeur de Talmud au Japon
Magazine - Récits
Mardi, 06 Mai 2014 09:17

 

La première fois que je rencontrai le Rabbi, j’étais étudiant à la Yechiva University : ce fut un entretien fascinant de deux heures durant lesquelles nous avons évoqué le rôle des Juifs dans ce qu’on appelle Tikoun Olam, comment rendre le monde meilleur. Par la suite, je devins aumônier dans l’Armée américaine basée au Japon. A mon retour, je fus nommé rabbin de la communauté de Great Neck dans l’état de New York et je me fiançai. Encouragé par un ‘Hassid de Loubavitch qui servait de surveillant rituel chez un traiteur du quartier, j’envoyai un faire-part de mariage au Rabbi.

 

A ma grande surprise, une semaine plus tard, je reçus un appel téléphonique m’informant que le Rabbi souhaitait nous voir, ma fiancée et moi, pour une bénédiction avant le mariage. Flattés, nous sommes venus en pensant que l’entrevue ne durerait que quelques minutes.

Quand nous entrâmes dans son bureau, le Rabbi nous adressa un grand sourire et remarqua : «Cela fait longtemps que nous ne nous sommes pas vus ! Vous avez disparu !»

 

Il était vrai que j’avais disparu mais après tout, je n’étais pas un ‘Hassid de Loubavitch donc quelle sorte de contact aurais-je dû avoir avec le Rabbi ? Mais j’étais agréablement surpris qu’il se soit souvenu de moi. Puis il me dit : «Assez de travailler avec les morts, vous devez commencer à travailler avec les vivants !». Je ne comprenais pas et je protestai : «Je n’officie pas aux enterrements !». Mais le Rabbi répéta sa phrase et je me demandai s’il s’agissait peut-être d’une énigme mystique, d’un jeu de mots talmudique… Souriant, le Rabbi continua : «J’ai lu que vous avez localisé un cimetière juif à Nagasaki. Pourquoi perdre votre temps à trouver des cimetières juifs ? Il y a des Juifs qui vivent au Japon et ils ont besoin de vous !».

 

Il est vrai que j’avais découvert un cimetière juif à Nagasaki - là où une bombe atomique avait explosé en 1945 – et il n’avait pas été touché. Ceci avait été rapporté dans certains médias. J’étais surpris que le Rabbi ait lu cet article et s’intéressât aux Juifs du Japon. Quand j’avais servi dans l’armée US là-bas, je n’avais eu aucun contact avec les civils sur place qui vivaient surtout à Tokyo, à des centaines de kilomètres de là où j’officiais. Mais le Rabbi continua : «Je pense que vous devriez vous installer au Japon et devenir le rabbin de la communauté là-bas !»

 

Ma fiancée ne comprenait pas le yiddish : elle était israélienne, d’origine yéménite. Pour elle, le Japon était le bout du monde. Quand je lui traduisis ce qu’avait demandé le Rabbi, elle répondit : «Je crois que tu devrais dire au Rabbi que nous irons plutôt sur la lune !». Je tentais de faire dévier la conversation – en évoquant par exemple notre prochain mariage - mais le Rabbi revenait avec insistance sur ce pays.

 

Finalement je demandais au Rabbi : « Mais pourquoi le Japon ? ».

 

Il expliqua qu’il existait aux États-Unis ce qu’on appelait « Peace Corps », un programme visant à envoyer de jeunes Américains dans des pays pauvres pour aider les gens sur place. De nombreux jeunes Juifs s’étaient enrôlés dans les « Peace Corps » pour un an ou deux, pour faire de ce monde un endroit meilleur. Le Rabbi ajouta que c’était une très bonne initiative mais, dit-il, «il existe des Juifs dans le monde entier et eux aussi ont besoin d’aide. Il y a des Juifs au Japon mais ils n’ont pas de rabbin. Qui va enseigner la Torah à leurs enfants ? Qui leur donnera la fierté d’être juifs ? Qui leur expliquera Chabbat, Pessa’h, ‘Hanouccah et Yom Kippour ? Vous connaissez le pays, il n’est pas étranger pour vous ! Vous devez y aller !»

 

Je suggérai au Rabbi d’y envoyer un de ses Chlou’him, ses émissaires dispersés dans le monde entier mais il remarqua : «Si j’avais quelqu’un de disponible, je l’aurais déjà envoyé !». Bref, il parait à tous les arguments auxquels je pouvais penser : «Ne dites pas que vous êtes marié, vous n’êtes pas encore marié ! Ne dites pas que vous avez des enfants, vous n’en avez pas encore ! Vous n’avez pas besoin d’y aller pour toujours, passez-y autant de temps que vous voulez mais soyez utile au peuple juif !». Je traduisis tout cela à ma fiancée mais elle trouvait que c’était juste Mechouga (fou) : elle ne parlait pas japonais (moi non plus) et elle ne connaissait rien de la communauté là-bas. Et nous avons donc répondu : «Merci mais non merci !». Le Rabbi se leva, nous accorda sa bénédiction et je pensais que l’affaire était close.

 

Mais quelque temps plus tard, je reçus un coup de téléphone du président de la communauté juive du Japon : il se trouvait à New York et souhaitait me rencontrer. De fait, il m’offrit de devenir le rabbin de sa communauté ! Un mois plus tard, il répéta son offre. Trois fois de suite ! Finalement nous avons accepté : l’idée était de partir loin de tout, juste nous deux, de façon à cimenter notre mariage et visiter l’Extrême-Orient si exotique…

 

Un an plus tard, nous commençâmes le déménagement. Nous avions décidé d’attendre que ma femme accouche de notre premier bébé. Mais soudain, mon père décéda, de façon tout à fait inattendue. Alors que je respectais le deuil des sept jours, je reçus une lettre du Rabbi pour me consoler. Cette lettre signifiait tellement pour moi alors que j’hésitais encore à partir : pouvais-je partir au loin en laissant ma mère toute seule dans de telles circonstances ?

 

Après la semaine de deuil, je téléphonai au secrétariat du Rabbi pour demander un rendez-vous. Celui-ci fut accordé sur le champ. D’abord je remerciai le Rabbi pour sa lettre de condoléances qui nous avait tant émus et aidés, ma mère et moi. Nous avions dû la lire et la relire plus de cent fois. Puis je fis remarquer au Rabbi qu’en ce qui concernait notre installation au Japon, je m’inquiétai pour ma mère et je craignais de ne pas trouver sur place un Minyane, dix Juifs devant lesquels réciter chaque jour le Kaddich pour mon père. Le Rabbi répondit : «Vous devez y aller. Si vous êtes inquiet pour votre mère, emmenez-la avec vous mais ne retardez pas votre voyage !». Puis il me donna des conseils : «Vous serez le seul rabbin dans toute la région, pas seulement de votre synagogue mais de toute la communauté, même des Juifs qui ne vont pas à la synagogue ! Vous devez être ouvert à tous et chacun doit ressentir que vous êtes son ami. Ils ont besoin de savoir qu’ils peuvent venir vers vous et que vous irez vers eux s’ils ont besoin de vous. Qu’ils fréquentent la synagogue ou non, vous devez vous intéresser à eux et vous occuper d’eux !».

 

Il me dit de construire une école juive et de donner un cours de Michna, en me servant du texte. «Servez-vous du texte – quel qu’il soit – parce que même s’ils n’aiment pas ce que vous dites, ils auront le texte. Si vous donnez une conférence, cela rentre dans une oreille et ressort par l’autre mais s’il y a un texte, c’est quelque chose qu’ils peuvent rapporter chez eux !»

 

Le Rabbi me recommanda également de prendre un conseiller, quelqu’un à qui je pourrais poser des questions de loi juive, une autorité rabbinique d’envergure. Je répondis que j’aimerais solliciter les avis de Rav Moché Feinstein (zal) : le Rabbi approuva : «C’est très bien ! Je vais mentionner votre nom auprès de lui afin qu’il accepte vos coups de téléphone en priorité puisque vous serez responsable d’une si grande région !».

 

Enfin il déclara : «‘Hayé Mitsvot Yom Yom», vivez les commandements de la Torah jour après jour ! Par cela, le Rabbi me donnait le but de ma mission ; je l’inscrivis sur une petite carte que je conserve constamment sur moi.

 

Ces années au Japon furent les meilleures de notre vie. Un nouveau monde s’était ouvert à nous. Nous sommes restés deux ans, puis trois, puis quatre… Huit ans !

 

C’est alors que je constatai que les Japonais s’intéressaient au judaïsme et surtout au Talmud. L’un d’entre eux me demanda un soir s’il pouvait emprunter un Talmud, le lire durant la nuit et me le rapporter le lendemain matin. En réprimant un sourire, je lui conseillai de venir avec un camion : quand il arriva, il ne put que constater le nombre impressionnant de livres qu’il s’était engagé un peu vite à lire en une nuit ! Après cela, il me suggéra d’écrire une introduction au Talmud, en traduisant quelques histoires et en donnant quelques aperçus de la pensée juive, ce que je fis. Le livre devint un best-seller au Japon et fut vendu à des millions d’exemplaires. Je crois qu’il en est actuellement à sa trentième réédition !

 

Rav Marvin Tokayer – JEM

Traduit par Feiga Lubecki

 
 

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