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Le récit de la semaine : la lumière et la pluie
Magazine - Récits
Samedi, 10 Mai 2014 22:19

 

 

Un épais silence planait sur ce village du nord de l’Inde. Pas un souffle d’air ne faisait frémir les maigres arbustes. Les feuilles des palmiers pendaient lamentablement comme privées de vie, les bananiers ne produisaient aucun fruit. L’air était chargé de poussière ; des vaches squelettiques erraient dans les rues sales et vides de tout passant. Des enfants décharnés se tenaient debout devant les portes de leurs misérables habitations, guettant un signe du ciel, guettant la pluie tant attendue. Mais le soleil dardait ses rayons éclatants sans pitié sur le village à bout de force, complètement asséché. Les hommes ne chantaient pas en travaillant, ils ne pouvaient pas travailler le sol aride.
Il n’y avait pas de pluie.


Les moussons de juillet se faisaient attendre. Les gens gisaient sur leurs nattes d’osier, espérant avoir la force de vivre jusqu’à ce que tombe la pluie.


Sarah arriva cet après-midi. Durant plusieurs années, elle s’était rendue dans ce village pour y étudier les danses traditionnelles et la philosophie orientale pour étancher sa quête d’absolu, pour donner un sens à sa vie.
Mais cette fois, c’était différent : elle revenait en Inde après être revenue à ses racines profondes, après avoir retrouvé une paix intérieure véritable, après avoir compris que la vérité se trouvait en elle, en l’étincelle juive présente dans son cœur. Maintenant, elle cessait de considérer la Torah comme une vague tradition à laquelle même ses parents n’accordaient pas trop d’importance : la Torah était devenue pour elle un guide dans sa vie, la réponse à ses questions métaphysiques, le critère unique de vérité et de justice. Elle tenait à se rendre utile et à soulager la misère des autres tout en gardant à l’esprit sa mission : agir pour rendre ce monde non seulement meilleur mais digne de constituer une demeure pour D.ieu. Elle se passionnait maintenant pour l’étude de la Torah : elle avait emporté dans ses bagages plusieurs livres de pensée juive authentique et se réjouissait du calme de ce village où elle pourrait s’approfondir, non pas dans les mantras de gourous manipulateurs mais dans les écrits ‘hassidiques.


Par la fenêtre de sa chambre d’hôtel, elle observait la place du village, si différente de l’agitation de Brooklyn. On était vendredi après-midi et elle avait du mal à imaginer, ici, comment ailleurs on pouvait être si agité pour les préparatifs de Chabbat.


Mais elle savait qu’ici, le soleil se couchait rapidement. Elle ouvrit son sac de voyage et en retira un bougeoir, une nappe blanche, des ‘Hallot et des boîtes de conserves cachères.


Elle remarqua du mouvement dans le village. Le Sage de la tribu, un vieil homme calme et écouté de tous, avait rassemblé tous les habitants et leur parlait, les exhortait sans doute mais Sarah ne comprenait pas ce qu’il disait.
Il était temps d’allumer la bougie de Chabbat (oh, comme elle espérait en allumer bientôt deux, quand elle serait mariée !). Elle craqua une allumette, l’approcha de la bougie, entoura la lumière trois fois dans un geste de ses bras. La lumière scintillait devant elle mais elle couvrit ses yeux et prononça avec ferveur la bénédiction : «Barou’h Ata…», les mots que tant de femmes juives avaient prononcés avant elle et prononçaient sans doute maintenant en même temps qu’elle dans le monde entier. Oui, D.ieu était le Roi du monde et même de ce village abandonné, affamé, désespéré. Elle réalisa que c’était probablement la première fois qu’on accueillait le Chabbat ici.


La flamme se mit à danser joyeusement, une brise légère s’était levée. Il semblait même que le vent se mettait à souffler et la flamme augmenta, aspirant à s’élever toujours plus haut. Les premières gouttes de pluie tombèrent et Sarah dut fermer la fenêtre.


Le vieil homme fixait du regard sa fenêtre. Puis il se dirigea d’un pas décidé vers l’entrée de l’hôtel : il frappa respectueusement à sa porte. Sarah ouvrit et l’homme la salua avec un sourire chaleureux. Ses mains désignèrent la bougie :


- D’où viens-tu, ma fille et qu’est-ce que représente cette bougie ?


- Je m’appelle Sarah ; c’est ma bougie de Chabbat.


- Quel est le sens de cette bougie ?


- Elle apporte lumière, paix et bénédiction dans ce monde obscur.


- D’où venez-vous et à quelle ethnie appartenez-vous ?


- Je suis juive.


Il étendit ses mains vers la bougie en signe de bénédiction.


- Ah ! Juive ! Vous êtes une nation sainte protégée par D.ieu Tout Puissant. Avec cette bougie bénie vous avez apporté la pluie, donc la vie à notre village !


Il s’inclina devant elle en signe de respect, prit congé et repartit sous un torrent de pluie.
Sarah ressentit que ce serait la dernière fois qu’elle viendrait en Inde. Sa mission en cet endroit était achevée.

 

Lubavitch Central – Edgware Londres
Traduit par Feiga Lubecki

 
 

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