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Quand les premières bombes tombèrent sur Otwock en 1939 - alors que le gouvernement polonais avait proclamé que jamais les Nazis ne parviendraient à attaquer le pays - les élèves de la Yechiva Loubavitch s’enfuirent chez leurs parents respectifs. Haïm Meir Bukiet retrouva donc ses parents à Chmielnik mais la ville (dont dix mille sur les douze mille habitants étaient juifs) était déjà tombée aux mains des Nazis.
Rabbi Yossef Its’hak, le précédent Rabbi de Loubavitch (1880 - 1950) se trouvait à Varsovie et ses directives étaient claires : les jeunes gens de la Yechiva devaient par tous les moyens possibles se rendre à Vilna, en Lituanie qui était encore un pays neutre à ce moment-là. Quand Ra’hel Bukiet lut la lettre codée contenant ces directives, elle ne voulut pas y croire, elle ne voulait pas se séparer de son fils unique. Cependant, elle se rendit à l’évidence, demanda même à son mari Avraham Chmouel de l’accompagner un bout de chemin : quand reverrait-elle son fils ?
Les chemins étaient couverts de neige mais Haïm Meir parvint enfin à Vilna : en route, il avait rencontré des milliers de réfugiés qui avaient réussi à fuir la Russie où les Soviétiques cherchaient à les exiler en Sibérie. En été, la Russie envahit la Lituanie et de nombreux Juifs obtinrent, grâce au Consul Sugihara, des visas pour le Japon. Toujours inquiet pour ses parents, Haïm Meir parvint ainsi à traverser l’immensité de l’Union Soviétique, arriva à Vladivostok et, de là, s’embarqua pour Kobe au Japon en été 1941. Il y reçut une lettre de ses parents angoissés de ne pas être avec lui mais qui ne donnaient aucun détail sur leur vie sous le régime nazi. Quand les Japonais se préparèrent à entrer en guerre et à envahir Pearl Harbor, ils obligèrent les réfugiés à partir pour Shanghai en Chine. Les communications avec l’Europe en flammes devenaient de plus en plus difficiles ; un certain Moché Stiel en Hollande parvenait, par l’intermédiaire de la Croix Rouge, à faire passer des messages vers l’Asie. Mais quand ce Moché Stiel fut lui aussi déporté vers Auschwitz, tout contact entre Haïm Meir et ses parents fut interrompu.
Après l’explosion atomique sur Hiroshima et Nagasaki, l’empereur japonais Hirohito annonça que le Japon se soumettait : la guerre était finie ! Haïm Meir et ses compagnons d’étude purent s’embarquer pour San Francisco et, de là, se rendre à New York. Là il put lire une lettre angoissée que ses parents avaient envoyée à Rabbi Yossef Its’hak en demandant de ses nouvelles. Le cœur brisé, il réalisait qu’il n’avait aucun moyen de savoir si ses parents étaient encore en vie et il se torturait l’esprit : avait-il bien agi en les quittant ? Dès qu’il avait une minute de libre, il se rendait dans la rue où les membres de la Croix Rouge affichaient les noms des survivants mais revenait à chaque fois bredouille et plus découragé et angoissé.
En attendant, il continua à étudier avec ardeur, donna de profonds cours de Guemara et, en 1947, se maria avec Esther, elle aussi rescapée. A la naissance de sa fille ainée, Haïm Meir demanda au Rabbi s’il pouvait la nommer Ra’hel, du nom de sa mère. Le Rabbi approuva et, le cœur brisé, Haïm Meir comprit que ses parents avaient disparu dans la Shoah. Ce n’est qu’à Pourim que Haïm Meir évoquait parfois ses souvenirs de cette terrible période et les miracles qui lui avaient permis de survivre.
Dans les années soixante-dix, sa fille Ra’hel s’était mariée et, avec son mari, Rav Yerachmiel Stillman, animait avec succès le premier Beth ‘Habad sur le campus d’une université californienne. Des centaines d’étudiants venaient y passer le Chabbat et renouer avec leur identité juive. Rav Haïm Meir Bukiet continuait quant à lui à donner des cours à la Yechiva à New York, même pendant les vacances lorsque les élèves de la Yechiva se trouvaient dans les montagnes de Catskills. Une fois cependant, la Yechiva ferma pendant l’été et Ra’hel Stillman en profita pour supplier ses parents de passer Chabbat dans son Beth ‘Habad. Mais Rav Bukiet n’était guère enchanté d’entreprendre ce long voyage jusqu’en Californie. Il décida cependant de demander conseil au Rabbi et fut très étonné de la réponse. C’est en tremblant qu’il l’annonça à sa fille : «Je le mentionnerai sur le tombeau (du Rabbi précédent)» et surtout : «C’est une très bonne chose !». Ra’hel était folle de joie à l’idée que son père saurait certainement parler aux étudiants et les influencer dans le bon chemin ; mais Rav Haïm Meir pressentait autre chose.
Le voyage en train avec quatre enfants pleins de vie jusqu’à la Californie fut épuisant mais Rav Bukiet refusa de se reposer et de passer Chabbat au calme : il était venu pour parler aux étudiants et il tint à manger avec eux dans le Beth ‘Habad. A la demande des étudiants, il prononça un discours en anglais entrecoupé de mots en yiddish, sa langue maternelle. Captivés par son enthousiasme, les étudiants l’écoutèrent bouche bée. L’un d’entre eux, Teddy Kwasman (Tuvia comme on l’appelait au Beth ‘Habad par son prénom hébraïque) se passionnait pour les langues anciennes et, en particulier pour le yiddish ; il demanda à Rav Haïm Meir d’où il venait :
- Je viens d’une ville dont vous n’avez jamais entendu parler ! répondit-il, il s’agit de Chmielnik !
- Chmielnik ? Justement ! Mon grand-père venait de Chmielnik, il avait servi dans l’armée du Tsar et il m’avait beaucoup parlé de cette ville ! répondit Tuvia à Rav Bukiet qui était stupéfait de rencontrer quelqu’un qui connaissait sa ville !
Et Tuvia proposa à Rav Bukiet de l’emmener parler avec les gens de sa ville natale qui se réunissaient régulièrement pour échanger leurs souvenirs. Ces gens accueillirent avec émotion ce Rav à l’aspect majestueux qui, malgré le vent de l’assimilation qui prévalait aux États-Unis, avait élevé ses enfants dans le chemin de ses aïeux et leur rappelait maintenant tant de souvenirs : «Nous devons apporter la lumière de la Torah dans notre vie ! Ajoutons de la lumière pour nous joindre à nos parents, la lumière pour laquelle ils vivaient et se battaient, même si nous habitons loin, dans le pays de la liberté !». Ces paroles qui sortaient de son cœur pénétrèrent les cœurs.
En particulier celui de Ra’hel Scheiber qui avait été une grande amie de la mère de Rav Bukiet… Elle avait tenu le petit Haïm dans ses bras quand elle bavardait avec sa mère et c’est elle qui lui raconta le terrible voyage en train en route vers le camp de Treblinka : elle avait tenté de persuader Ra’hel Bukiet de la suivre quand le train ralentirait et qu’elle sauterait. Mais Ra’hel Bukiet n’en avait pas la force et lui avait demandé : «Si un jour tu rencontres mon Haïm Meir, dis-lui combien je suis contente d’avoir laissé un souvenir de moi dans ce monde !».
Bouleversé, Rav Haïm Meir ne pouvait plus parler ; il lui fallut du temps pour comprendre ce qui lui arrivait : non, sa mère ne lui en avait pas voulu d’avoir écouté les directives du Rabbi ! Au contraire, elle était heureuse de savoir qu’il avait pu survivre et laisserait sur terre un souvenir d’elle !
Oui, le Rabbi lui avait promis que ce voyage en Californie serait «une très bonne chose» : Rav Haïm Meir était maintenant un homme changé, soulagé d’un grand poids, heureux d’avoir entendu enfin ce dernier message de sa mère, un message d’amour et de fierté, un message de vie et d’espoir !
David Zaklikofsky – Kfar Chabad N° 1592
Traduit par Feiga Lubecki
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